NANOLOGIC x Cell-Scale : ingénierie de CAR-T de précision pour les tumeurs solides

Marseille, 14 avril 2026 – Entretien avec Rémi Lasserre, chercheur Inserm au Centre de Recherche en Cancérologie de Marseille

Au sein du Centre de Recherche en Cancérologie de Marseille (CRCM), le chercheur Inserm Rémi Lasserre s’intéresse aux lymphocytes et à leur transformation en outils thérapeutiques puissants. Il collabore actuellement avec la plateforme Cell-Scale, au sein de Marseille Immunology Biocluster, pour développer une nouvelle génération de cellules CAR-T conçues pour mieux cibler les tumeurs solides.

Pour commencer, pourriez-vous brièvement vous présenter ainsi que votre domaine de recherche au CRCM ?

Je m’appelle Rémi Lasserre, je suis chercheur Inserm au Centre de Recherche en Cancérologie de Marseille, dans l’équipe dirigée par le Dr Cham. Mon domaine d’expertise est le système immunitaire, et plus particulièrement les lymphocytes T et leur utilisation dans des approches thérapeutiques. L’objectif global est de comprendre comment ces cellules peuvent être modifiées et reprogrammées pour devenir des outils efficaces contre le cancer.

Quel est l’objectif principal du projet CAR-T que vous développez actuellement avec Cell-Scale ?

Nous développons un projet de cellules CAR-T en collaboration avec la plateforme Cell-Scale. L’objectif central est d’améliorer la capacité des cellules CAR-T à reconnaître et éliminer les cellules tumorales, en particulier dans le contexte des tumeurs solides. Nous cherchons à concevoir des récepteurs multispecifics capables soit de cibler plusieurs marqueurs tumoraux, soit de s’activer uniquement lorsque des combinaisons spécifiques de récepteurs sont présentes à la surface des cellules tumorales. Cela permet une attaque à la fois plus large et plus précise, tout en limitant les effets hors cible.

Pourquoi est-il aujourd’hui si difficile de traiter les tumeurs solides avec des cellules CAR-T ?

Les cellules CAR-T sont déjà très efficaces dans certaines hémopathies malignes, comme les leucémies. En revanche, les résultats dans les tumeurs solides restent beaucoup plus modestes. Le microenvironnement tumoral est plus complexe, et le risque d’endommager de manière irréversible des tissus sains est plus élevé. L’un des principaux verrous aujourd’hui consiste à concevoir des cellules CAR-T à la fois suffisamment puissantes et hautement spécifiques des cellules tumorales solides.

Pendant des décennies, l’immunologie est restée essentiellement descriptive : les chercheurs identifiaient les voies immunitaires, caractérisaient les cellules immunitaires et cartographiaient les mécanismes des maladies, mais la traduction de ces connaissances en traitements restait lente. Cette dynamique est aujourd’hui en train de changer.

Concrètement, qu’apporte la plateforme Cell-Scale à votre projet en termes de capacités et d’expertise ?

Dans un laboratoire académique, nos capacités sont limitées en termes de volumes de production et de nombre de variants de CAR-T que nous pouvons tester. La plateforme Cell-Scale dispose d’ingénieurs spécialisés, de l’ensemble des équipements nécessaires et d’un workflow complet pour le développement d’immunothérapies cellulaires. Elle maîtrise l’ensemble du processus de génération de cellules modifiées. En pratique, cela permet de réaliser des criblages à plus grande échelle, d’augmenter les capacités de production et de tester un nombre bien plus important de designs de CAR-T que ce que nous pourrions faire seuls. Pour nous, c’est un véritable levier qui élargit considérablement nos capacités d’exploration.

En quoi MIB transforme-t-il votre approche de la recherche translationnelle, notamment avec des plateformes comme Cell-Scale ?

MIB a été conçu pour renforcer l’écosystème en immunologie et en immuno-oncologie. Il rassemble des équipes de recherche fondamentale, des plateformes technologiques comme Cell-Scale, des startups, des biotechs et des partenaires hospitaliers. Pour un chercheur issu d’un environnement très fondamental, cela crée un cadre permettant de relier des questions fondamentales sur le fonctionnement du système immunitaire au développement de thérapies innovantes. Grâce à cette structuration et à des dispositifs de financement dédiés, le passage du laboratoire à des projets translationnels devient beaucoup plus concret.

Vous travaillez sur des récepteurs multispecifics et des mécanismes d’activation logique, basés sur des nanobodies. Comment expliqueriez-vous cela simplement ?

Une analogie utile peut être faite avec l’informatique et la logique. Nous pouvons concevoir des récepteurs qui activent une cellule si une cellule tumorale exprime le récepteur « A » ou le récepteur « B », ce qui élargit le spectre de reconnaissance. Mais nous pouvons aussi concevoir des systèmes où les cellules ne s’activent que si « A » et « B » sont présents simultanément. Dans ce cas, le ciblage devient beaucoup plus spécifique. Cette logique d’activation permet d’ajuster finement le comportement des cellules CAR-T afin qu’elles attaquent les bonnes cellules, dans les bonnes conditions.

Pourquoi avoir choisi de travailler avec des nanobodies issus d’anticorps de lama ?

Nous utilisons des nanobodies, qui sont de petits domaines dérivés d’anticorps de lama. Ils sont compacts, stables et relativement faciles à ingénieriser. Nous pouvons les concaténer, c’est-à-dire les assembler les uns à la suite des autres, afin de construire des récepteurs multispecifics sur mesure. Une fois introduits dans les lymphocytes, ces récepteurs permettent aux cellules de reconnaître les cellules tumorales humaines exprimant les cibles sélectionnées et de les détruire. Cette modularité nous offre une grande liberté pour ajuster l’affinité, l’espacement entre les domaines ou encore la flexibilité des récepteurs.

Où en est aujourd’hui le projet et quelles sont les prochaines étapes clés ?

Le projet est déjà bien engagé. Nous avons recruté un doctorant qui travaille dessus et pilote la conception ainsi que la validation initiale des récepteurs. Nous sommes désormais à une étape charnière où nous allons renforcer la collaboration avec la plateforme Cell-Scale afin de tester une méthode de production de cellules CAR-T permettant d’évaluer plusieurs récepteurs en parallèle. La collaboration entre donc dans une phase très concrète, avec des productions à plus grande échelle et des tests plus exhaustifs.

Quel est votre objectif principal avec Nanologic ?

À plus long terme, notre cible principale est le glioblastome, une tumeur cérébrale très agressive pour laquelle les options thérapeutiques efficaces restent limitées. Nous collaborons avec la clinicienne Emeline Tabouret, qui prend en charge ces patients et mène également des recherches sur ce cancer. Notre stratégie consiste d’abord à travailler sur des cibles bien caractérisées comme EpCAM et EGFR, fortement exprimées dans certaines tumeurs, afin de comprendre comment concevoir des récepteurs multispecifics efficaces. Une fois ce savoir-faire établi, nous prévoyons de transposer cette technologie vers des marqueurs plus spécifiques du glioblastome. L’interaction étroite avec les cliniciens est essentielle pour garantir que nos développements répondent à de véritables besoins cliniques.

Même de manière approximative, quels sont les délais avant une application clinique ?

Le passage à la clinique est un processus long et fortement encadré. Il nécessite des protocoles extrêmement robustes, des études précliniques solidement étayées et des ressources financières importantes. Ce n’est pas quelque chose qu’un laboratoire académique peut accomplir seul. C’est précisément pourquoi des structures comme le Biocluster, les plateformes technologiques et les partenariats avec l’industrie ou le secteur pharmaceutique sont essentiels : ils rendent ce transfert possible, même si l’horizon reste à moyen ou long terme.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux équipes académiques qui hésitent encore à s’engager dans des projets de thérapie cellulaire via ce type de plateformes ?

Pour de nombreuses équipes en immunologie, le développement de thérapies cellulaires peut sembler complexe ou éloigné de leurs activités quotidiennes. Les plateformes comme Cell-Scale sont précisément là pour lever ces freins. Elles apportent expertise, infrastructures et accompagnement afin de transformer des idées issues de la recherche fondamentale en projets plus translationnels. Pour nous, c’est un outil extrêmement précieux et un véritable catalyseur : il élargit le champ des possibles et ouvre la voie à des thérapies innovantes que nous n’aurions pas pu développer seuls.

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